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Cordaid NL

Les femmes juristes contre-attaquent: “Nous effrayons les violeurs”

Les violences sexuelles sont endémiques en République Centrafricaine, utilisées autant comme arme de guerre qu’au sein des sphères domestiques et communautaires. La plupart des victimes n’obtiennent ni soins médicaux, ni soutien psychosocial. Lancer une procédure judiciaire est encore plus difficile. Chimène Endjizekane est l’une des 200 femmes juristes qui aident les femmes et jeunes filles à se défendre. Elle gère un centre d’écoute, entièrement financé par Cordaid, dans l’un des quartiers les plus sensibles de Bangui. « Trop souvent, les agresseurs sexuels et les violeurs restent impunis. Mais, depuis peu, nous commençons à les effrayer ».  

Mme Chimène Endjizikane avec l’un de ses clients au centre communautaire pour les victimes de violences basées sur le genre à Bangui. © Mickael Franci / Cordaid

Ce n’est pas un très grand centre. Une salle d’attente, quelques salles de consultation, un endroit où les victimes peuvent se reposer. Un lit recouvert d’une couverture aux cœurs verts et rouges. Dehors, un vieil arbre tordu domine la cour, juste à côté de l’un des carrefours les plus fréquentés du quartier Ouango, dans le 7e arrondissement. Ce quartier, comme le 8e, abrite un grand nombre d’anti-balaka désarmés ou soi-disant désarmés. C’est un point chaud de violence et de colère contenue. “C’est la partie la plus pauvre de la capitale”, dit Chimène Endjizekane. “Les gens manquent de tout, ils ne savent ni lire, ni écrire. Parce que le sexisme y est omniprésent, les femmes font les frais de la tradition. Cela affecte violemment leur santé physique et mentale .” 

Le conflit, qui suit son cours dans l’est du pays, a débuté  en 2013 par la violente prise de pouvoir des rebelles Séléka, à majorité musulmane et la riposte des milices d’auto-défense anti-balaka principalement chrétiennes. L’accord de paix conclu l’an passé n’a pas mis fin aux hostilités, aux graves violations des droits de l’homme, ni aux violences sexuelles.  

Ce qui est le plus nécessaire, fait le plus défaut

Les horreurs et les témoignages sont connus, des jeunes filles violées avec des bouteilles en verre brisées aux tortures des viols collectifs de mineures, de mères et même de grand-mères. L’an dernier l’organisation Human Rights Watch a interviewé 300 victimes et a partagé des extraits de cette réalité glaçante. La vaste échelle du problème est moins connue, la plupart de ces violations n’étant pas documentées. Le stigma est simplement trop fort pour briser le silence.  

Une grande part de cette violence sexuelle a lieu dans les champs ou sur la route vers ces champs, où les gens, particulièrement les femmes et les filles, essaient de joindre les deux bouts et de survivre. Ou, quand les gens s’échappent pour fuir la violence. Ils sont à pied, dans des lieux isolés. Les hommes, armés ou non, abusent facilement de ces situations d’extrême vulnérabilité. Ils se transforment en prédateurs sexuels et, la plupart du temps, personne  ne se met en travers de leur chemin.

Mme Julie Mbetid, assistante psychosociale du centre communautaire de Ouango (Bangui), lors d’une consultation avec l’un de ses clients. © Mickael Franci / Cordaid

Ce dont les victimes de violences basées sur le genre ont le plus besoin, et ce qui fait le plus défaut, sont les traitement médicaux suite au viol, qui incluent avortement sans risque, soutien psychologique et les moyens d’accéder à la justice et de poursuivre leurs agresseurs. Ce sont sur ces fronts que Mme Endjizekane et sa sororité de juristes et de professionnelles du soutien psychosocial combattent. Avec la loi de leur côté, mais avec à peine de quoi combattre un système de gouvernance dans lequel la corruption, le sexisme et la violence sont étroitement liés 

Mise au point

“ La première chose qui doit être clarifiée”, dit-elle, “est que les violences sexuelles en conflit ne résident pas uniquement dans les violations commises par les groupes armés. Cela va beaucoup plus loin. Le conflit a fait exploser les proportions des violences sexuelles commises dans les villes, dans les rues et surtout dans les foyers. C’est caché. Les hommes et les garçons qui ont vécu en connexion étroite avec les armes, les tueries et viols, vivent maintenant avec leurs familles. Mais ils ne parviennent pas à surmonter leurs traumatismes et leurs frustrations. Ils se droguent. Et ils battent et violent leurs épouses, et même leurs filles.”

Nous documentons les faits, nous nous assurons que les femmes obtiennent les certificats dont elles ont besoin – comme les documents prouvant le viol, et nous déposons plainte et essayons de lancer une procédure pénale à l’encontre des auteurs des crimes. 

Chimène Endjizikane, juriste et chef du centre communautaire dans le quartier Ouango, à Bangui 

“Le second point, c’est que la violence basée sur le genre dépasse de loin le viol et les agressions physiques. Ce que nous observons le plus c’est que l’abus physique fait partie d’un schéma qui inclue les abus psychologiques, économiques et sociaux”, poursuit Mme Endjizekane.  ”Les parents forcent les jeunes filles à épouser des hommes qui ont plus d’argent qu’eux. Puis, le mari commence à priver sa femme – souvent encore une enfant – de tout. Elle ne peut pas aller à l’école, elle ne peut pas aller à l’hôpital quand elle est malade ou enceinte. Il la harcèle, il la frappe, et il la viole. Et la plupart des gens, même cette jeune fille, ne vont pas percevoir cet acte comme un viol. Elle ne va pas en parler. Parfois, quand elle est suffisamment forte pour quitter son mari, il arrive qu’elle doive laisser ses enfants au père abusif. Souvent, elle n’a pas d’autre choix que de retourner chez ses parents, et il est très probable qu’ils n’accepteront pas son retour. ”

Fournir de la nourriture, une assistance médicale et une aide juridique

C’est une journée normale au centre d’écoute. Une douzaine de personnes attendent calmement leur tour de parler à Mme Endjizekane, la juriste qui gère le centre et apporte une assistance juridique, ou à l’assistante psychosociale. Certaines filles sont accompagnées par une personne plus âgée, peut-être leur mère. Il y a un homme âgé accompagné d’un jeune garçon. Avec tant de femmes qui en sont victimes, on oublierait que les hommes aussi sont violés. “Pas aussi souvent que les femmes, mais oui, les hommes sont violés par les rebelles. Parfois, des femmes plus âgées fortunées et puissantes violent des jeunes garçons ”, ajoute Mme Endjizekane. “Pour nous, travailler avec eux est encore plus difficile, si cela est possible. La honte et le stigmatisation les empêchent de chercher un soutien. Ils arrivent à peine à trouver le chemin du centre. Mais s’ils y parviennent, nous les aidons.” 

Le centre a été lancé en 2016 par l’Association des Femmes Juristes, peu de temps après le début du conflit, qui a envoyé des ondes de choc dans le pays. “Nous recevons principalement des cas d’agression. Ma collègue, Mme Julie Mbetid, écoute en premier lieu la personne et lui apporte un soutien psychosocial. Nous nous concentrons sur trois types de besoin : le besoin alimentaire de base – qui peut être très aigu étant donné que nous vivons dans l’un des pays les plus fragiles au monde, d’assistance médicale, juridique et socioéconomique. Nous avons des fonds pour couvrir les frais de transport (par exemple pour aller à l’hôpital ou au tribunal), médicaux et juridiques de nos clients. ”

 Mme Endjizekane et son centre communautaire, mais aussi le réseau des femmes juristes et d’autres organisations de la société civile comme La Ligue des Droits de l’Homme, s’adressent aux habitants des villages les plus reculés et,  dans le même temps, tentent de responsabiliser les gouvernants, partagent leurs données et travaillent sur des agendas communs pour la justice. Ils tentent de pallier les divisions et de restaurer la confiance, doucement mais sûrement . 

Flora Kwizera, Coordinatrice du Programme Sécurité et Justice à Bangui 

Dans les cas de viols ou d’agressions, le centre oriente la personne vers un hôpital. “Les soins qui suivent un viol doivent être effectués très rapidement“, dit-elle. “Avec un peu de chance, les plus gros hôpitaux de la capitale seront aptes à fournir des soins psychologiques et peut-être même psychiatriques. Malheureusement, il n’y a pas de psychologues au centre. Nous faisons notre possible, mais nous ne sommes pas équipés pour traiter les traumatismes”, ajoute-t-elle avec regret.  

Sortir de l’ombre

Dans le centre, il y a également quatre assistants juridiques communautaires. “Au centre, la gestion des cas et les ateliers de formation ne constituent que la moitié du travail. Nos travailleurs sociaux se rendent dans les villages, informent les habitants des possibilités d’accès à la justice, de trouver une assistance médicale et juridique. Ils discutent des sujets tabous. Ils aident les personnes qui ont été agressées à sortir du silence et à chercher de l’aide. ”

Mme Endjizekane ne dirige pas seulement le centre communautaire, mais en tant que membre de l’association des femmes juristes, elle soutient les victimes de violences basées sur le genre dans leur quête de justice. De toute les batailles, celle-ci est peut-être la plus délicate. “Quand une assistance juridique est requise, j’interviens”, dit-elle. “Nous documentons les faits, nous nous assurons que les femmes obtiennent les certificats dont elles ont besoin – comme les documents prouvant le viol, et nous déposons plainte et essayons de lancer une procédure pénale à l’encontre des auteurs des crimes.” 

C’est ce qu’on appelle de la corruption, et c’est mortel

C’est un boulot de dingue. Se battre pour les droits des femmes ne peut se faire sans combattre les lacunes des systèmes gouvernant et judiciaire. “Bien trop souvent”, explique Mme Endjizekane, “nous voyons que ces bourreaux qui ont commis un crime odieux sont relâchés rapidement après leur condamnation. Ils connaissent les bonnes personnes, les soudoient, et sortent de prison. C’est de la corruption, et c’est mortel. Récemment, un violeur est sorti de prison, a rendu visite à la mère de la victime et lui a dit qu’il la violerait de nouveau. C’est notre réalité. La plupart des filles qui ont été violées et torturées ne parviennent pas à sortir de ce cercle de peur, de violence et de stigmatisation. Nous voudrions en aider le plus possible, mais le centre ne dispose que d’un avocat pour assurer le suivi les dossiers.”

L’écriture sur le mur est très claire. © Mickael Franci / Cordaid

Petit à petit, avec le soutien de Cordaid et d’autres, le centre d’écoute et l’ Association des Femmes Juristes tentent de réformer le système. “Dans différentes parties du pays, nous sensibilisons et menons des activités de renforcement de capacités sur les VBG auprès des juges et autres membres du système judiciaire. Mais nous ne pouvons pas faire ça tout seuls. L’égalité entre les genres doit être une priorité aux plus hauts niveaux de l’Etat. Le gouvernement, dont beaucoup de membres sont prêts à mettre fin à ces injustices systémiques, doit s’attaquer à ce problème sur tous les fronts”, souligne Mme Endjizekane.  

Nous effrayons les agresseurs et les violeurs parce qu’ils savent que nous les poursuivrons. C’est bon signe. 

Chimène Endjizekane 

Flora Kwizera, la coordinatrice du programme Sécurité et Justice de Cordaid basée à Bangui, souligne le rôle crucial joué par ces juristes comme Chimène Endjizekane. “La guerre et la corruption ont détruit le contrat social entre les Centrafricains et le gouvernement”, dit-elle. “Mme Endjizekane et son centre communautaire, mais aussi le réseau des femmes juristes et d’autres organisations de la société civile comme La Ligue des Droits de l’Homme, s’adressent aux habitants des villages les plus reculés et,  dans le même temps, tentent de responsabiliser les gouvernants, partagent leurs données et travaillent sur des agendas communs pour la justice. Ils tentent de pallier les divisions et de restaurer la confiance, doucement mais sûrement ”, continue Mme Kwizera. “Et ils ne lâchent rien. Une fois qu’ils ont documenté un cas d’agression et qu’ils lancent une procédure, ils la suivent de près et frappent à toutes les portes. Il s’agit de bien plus qu’un cas individuel. Il s’agit de construire un pays et de rétablir l’état de droit”, conclue-t-elle.  

‘ Les gars, ne battez pas vos femmes ’

Rien ne change en une nuit. Mais chaque signe de changement est une étoile dans un ciel obscur. “Je connais d’anciens agresseurs, qui dorénavant aident les femmes et les filles à trouver le chemin du centre. Ils viennent à nos réunions, apprennent de nouvelles choses, changent leur manière de penser et leurs comportements. Ici, dans le 7e arrondissement, le coin le plus sensible de la ville, nous entendons des hommes dire les gars, ne battez pas vos femmes, parce que les femmes juristes ne vont pas vous lâcher’. Nous effrayons les agresseurs et les violeurs parce qu’ils savent que nous les poursuivrons. C’est bon signe.”  

Plus de 200 femmes juristes en République Centrafricaine forment une sororité pour la justice. Elles mènent le même combat dans différentes parties du pays. Elles travaillent dans différents secteurs de la société civile et du gouvernement. Une fois par mois, elles se rassemblent pour discuter des cas et des campagnes de mobilisation. Chimène Endjizekane est l’une d’entre-elles. Elle est fière du mouvement, à juste titre. “Nous sommes une force de femmes. Dedans et dehors, nous mettons en œuvre notre influence et notre pouvoir pour changer les vies des femmes et des filles et pour transformer les structures judiciaires. ”

Alors que nous quittons le centre d’écoute et retournons dans le tourbillon qu’est Bangui, une poignée de clientes attendent patiemment et silencieusement leur tour. Nous ne connaissons pas leurs histoires individuelles. C’est à eux de les partager avec Mme Endjizekane et son assistante psychosociale. Mais nous savons qu’elles ont frappé à la bonne porte.

 

Cet article a été ecrit par Frank van Lierde, journaliste de Cordaid. Traduction de l’Anglais: Alice Dutertre.

Lisez plus sur le programme Sécurité et Justice de Cordaid. Ou bien sur les activités de Cordaid en République Centrafricaine (en Anglais).